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Interview de Marjorie Nadal – cofondatrice de Thealingua

 

TheaLingua

 

Lundi, j’étais à TheaLingua avec Marjorie Nadal. Mais qu’est-ce que TheaLingua ? Pour le découvrir, écoutez l’interview !

Marjorie Nadal nous explique comment utiliser le théâtre pour dépasser ses peurs en cours de langue grâce à trois piliers :

  • le corps ;
  • le collectif ;
  • l’engagement.

Allez aussi faire un tour sur le site de TheaLingua !

Si vous souhaitez contacter Marjorie Nadal, vous pouvez le faire à cette adresse : marjorie.nadal@thealingua.com.

 

Voici les sites de ressources dont elle nous parle dans l’interview :

– un catalogue d’exercices de théâtre par mots-clés : https://www.dramaction.qc.ca/fr/
– des exercices pour le DaF (Allemand Langue Étrangère) décrits et filmés : https://www.sprachfoerderung.eu/

 

J’espère qu’elle vous aura convaincu(e)s d’essayer. N’hésitez pas à nous faire part de vos réussites dans les commentaires !

 

PS: Vous pouvez aussi utiliser l’extrait de l’interview dans lequel Marjorie Nadal raconte sa propre expérience d’apprentissage en compréhension orale en cours…

 

Transcription de l’interview

 

Marianne VIADER (Culture FLE) : Bonjour Marjorie !

 

Marjorie NADAL (Thealingua): Bonjour Marianne !

 

Marianne VIADER : Alors tu as cofondé Thealingua…

 

Marjorie NADAL : Oui, tout à fait.

 

MV : Est-ce que tu peux nous raconter un petit peu ce que fait Thealingua ?

 

MN : Alors, qu’est-ce que fait Thealingua ? Alors, Thealingua est une entreprise d’intérêt public qui promeut l’apprentissage du français par le théâtre. On promeut un apprentissage du français par le théâtre doublé avec un apprentissage plus classique dans la classe de langue, dans le cours de langue. C’est-à-dire qu’on prend les outils du théâtre pour promouvoir une expression en langue française qui est engagée, qui est motivée et qui est plaisante pour les apprenants. Voilà !

 

MV : D’accord. Est-ce que tu peux nous expliquer comment tu es arrivée à cette idée de fonder Thealingua ?

 

MN : Oui, alors… pour revenir un tout petit peu sur mon parcours, Thealingua a été une rencontre. Alors moi, je viens du milieu animation/formation, tout ce qui était dans l’éducation populaire, et puis une école de théâtre, quand j’étais fort jeune. Et ensuite ce milieu de la jeunesse lié au théâtre m’a amenée à faire du théâtre avec des jeunes, pour moi, semi-professionnel, etc. Donc ce milieu-là, je le connaissais bien… Et puis rencontre avec un Allemand, envie de partir vivre à l’étranger… Donc j’ai fait un master de didactique des langues que j’ai tout orienté sur apprendre – l’écrit, l’oral, la culture, tout – par le théâtre. Mon mémoire de master portait sur apprendre la langue française par le théâtre d’improvisation, puis le doctorat que j’ai commencé portait également sur la question des variations identitaires de la langue maternelle à la langue étrangère. J’ai vu qu’on n’était pas les seuls à faire ça et à Berlin, j’ai rencontré des personnes qui étaient comédiens, metteurs-en-scène, éducateurs, professeurs de langue, qui avaient des expériences comme moi dans ce monde de la pédagogie, de l’enseignement des langues et du théâtre et en fait au milieu de ces trois piliers – pédagogie, enseignement des langues et théâtre – il y a Thealingua. Thealingua, c’est comment je vais pouvoir prendre le groupe d’apprenants avec les outils du théâtre pour aller le porter vers l’utilisation de langue française qui est sa langue étrangère. Et voilà ! Donc Thealingua, c’est une histoire de rencontre avec chacun nos spécificités dans ces trois domaines.

 

MV : D’accord, c’est très intéressant… Est-ce que tu peux nous décrire concrètement qu’est-ce que vous faites ? Vous intervenez dans les écoles ?

 

MN : Oui, concrètement on intervient dans les écoles, à partir de la troisième classe (en France : CM1) jusque pour les enseignants puisqu’on propose aussi des formations. Donc concrètement, on a trois formats qui sont les plus courants :

  • le premier format, c’est l’atelier d’initiation où on voit vraiment pendant 90 minutes les enfants ou les jeunes. On voit des petits trucs pour leur procurer du plaisir à parler français avec les outils du théâtre. Ça c’est l’atelier d’initiation ;
  • Ensuite rapidement, on essaie, pour les enseignants qui sont motivés et qui ont le temps pour, de faire un « Projektag » (journée projet) ou une « Projektwoche » (semaine projet). Le mot projet est intéressant puisque la notion de projet permet d’engager l’apprenant, le participant, dans une démarche qui est la sienne. Il va se mettre à choisir ses mots, donc son texte, ce qu’il a envie de dire et, au-delà des mots de son texte, ce qu’il veut signifier avec cette création théâtrale : qu’est-ce qu’on a envie de montrer quand on est sur la scène de théâtre ?

L’exemple typique, c’est les relations franco-allemandes au cœur de l’Europe, c’est un grand thème qui est fait en Leistungskurs (Terminale) de français, c’est un vaste thème : qu’est-ce que, aujourd’hui, un groupe de 14 par exemple, qu’est-ce que ces 14 jeunes ont envie de dire là-dessus ? Et ça par exemple, c’est intéressant de prendre ce temps, d’aller explorer leur vision pour ensuite voir leurs mots, et puis leur texte, et puis du coup la création théâtrale. Donc c’est pour ça qu’on a ce petit atelier d’initiation, mais ensuite on essaie d’avoir au moins un Projekttag (journée projet) qui permet d’avoir au moins une petite scène, et voire, si on a la chance d’avoir une Projektwoche (semaine projet) où on va vraiment réaliser tout une pièce de théâtre sur le thème qui a été décidé avec l’enseignant.

 

MV : Ok, alors les professeurs de FLE vous contactent… Quel est l’intérêt d’inclure le théâtre dans une classe de langue, dans un cours de langue ?

 

MN : Alors les intérêts y’en a beaucoup mais généralement, enfin, assez souvent, on est contacté pour un phénomène qui se retrouve à tous les âges et à tous les niveaux de langue, c’est la question de la peur. La peur, elle est diverse : il y a la peur de mal s’exprimer, de faire une faute, d’être bloqué là-dedans… Il y a la peur soi-même de se sentir ridicule parce qu’on se sent incompétent, comme moi quand j’ai commencé à parler l’allemand. Je n’arrivais pas à exprimer ce qu’il y avait dans ma tête, dans mon corps, dans mon cœur, parce que j’avais une déficience au niveau des mots en langue étrangère, en langue allemande pour moi. Et du coup, il peut y avoir cette peur aussi chez les apprenants de ne pas arriver à faire passer ce que eux veulent signifier. Donc il y a déjà ces deux peurs : la peur de se sentir ridicule et la peur de faire des fautes. Et la troisième, évidemment, que met en jeu le théâtre, c’est la peur du regard de l’autre… la peur d’être observé, regardé, jugé, critiqué, estimé, évalué et tout ce qu’on veut. Et du coup, ces trois peurs sont bloquantes pour parler et parler avec son corps, parler de façon libre et spontanée et souvent, le travail de théâtre va aider à dépasser ces peurs. Comment ? C’est la grande question. C’est toute la méthodologie de Thealingua qui est basée là-dessus. C’est en travaillant par le plaisir, mais le plaisir qui s’acquiert avec l’énergie qu’on met dans l’expression corporelle, donc il y a déjà quelque chose qui part du corps, une impulsion du corps : le corps est quand même d’abord le premier vecteur d’expression avant les mots – je pense c’est important de le rappeler. Donc on met en action ce corps (1), (2) on le met en action de façon collective, ensemble, en groupe, on va faire des choses : non pas un qui est observé par le groupe mais tous ensemble. On va devoir être responsable et acteur dans le projet, la parole etc… Donc ce collectif il est vraiment important et avec ça, chacun va pouvoir s’engager dans ce qu’il a à dire, comment il veut le dire et du coup pouvoir s’emparer du projet. Donc ces trois choses : le corps, le collectif et l’engagement sont faites pour dépasser la peur et prendre du plaisir à s’exprimer dans la langue étrangère, ici le français.

 

MV : Oui, c’est vrai que, pour nos auditeurs qui ne te voient pas, j’aimerais quand même préciser qu’on voit que tu t’exprimes vraiment avec le corps. Quand on te regarde, on voit que beaucoup d’expression passe par le corps, effectivement.

 

MN : Oui, et c’est aussi l’habitude, je pense, d’être devant des apprenants de français où mes mains, mes bras, mes mimiques, mon corps, aident justement à faire passer ce que je veux dire en découpant ma phrase et en l’accompagnant de mimiques expressives ou de gestes qui permettent de mieux comprendre. Je pense qu’il y a les deux, il y a le côté théâtre et comédienne, et le côté justement d’être avec des apprenants avec des choses explicatives physiquement.

 

MV : Oui, il y a l’aspect : ça aide à mieux expliquer, mais ça aide aussi les apprenants à mieux repérer les mots, à mieux mémoriser les mots. C’est vrai qu’il y a des recherches en neurodidactique qui montrent que les gestes permettent de reconnecter les deux hémisphères et que cela permet de mieux mémoriser les mots si on les met en relation avec des gestes.

 

MN : Tout à fait, et c’est pour ça que nous, on est le propre exemple de ce qu’on promeut ! On est beaucoup dans notre corps, dans l’énergie, dans les gestes. Ce qu’on va demander et que les apprenants, les jeunes vont réaliser en passant eux aussi par leur corps, leurs gestes, leur sourire, leurs mimiques, leur voix et leurs mots de français.

 

MV : Donc tout cela c’est passionnant et si un professeur nous écoute et se dit : « je trouve ça génial, demain je veux mettre ça en place dans ma classe. » Que doit-il faire ?

 

MN :Allez, c’est parti ! Alors, soit il nous contacte parce qu’il a envie d’aller loin, fort et haut avec un gros projet, soit il peut concrètement commencer avec des petites choses : un petit exercice nous qu’on aime bien, et qui généralement lance soit un atelier d’initiation, soit un Projektwoche (semaine projet) soit un Projekttag (journée projet), c’est un exercice qui s’appelle le mot écho.

 

Le problème principal de l’enseignant de langue, ce n’est pas tant de motiver les élèves, d’avoir des exercices de qualité, c’est… l’espace, c’est-à-dire la table et les chaises. Parce que si on veut travailler le corps d’une façon collective et engagée, les trois piliers que j’ai décrits, il nous faut de l’espace. Donc je conseille d’abord à cet enseignant ou cette enseignante de prendre ces tables, de prendre ces chaises et de les mettre, si possible dans le couloir, ou de les empiler les unes sur les autres, pour que les jeunes, les élèves, les apprenants se retrouvent en cercle dans la classe. Et déjà quand on a aura pu faire un cercle de personnes, on sera un petit peu plus au clair pour commencer l’exercice. Donc, on fait de l’espace, on fait un cercle, on se met dans son corps, donc les pieds bien par terre, hop, on se positionne, et on va travailler, disons, le vocabulaire de la classe. On essaie de tous prendre dans la main quelque chose de la classe : des lunettes, un crayon, un stylo, chacun quelque chose… Donc moi, j’arrive, je suis dans le cercle, les pieds dans le sol et j’ai un crayon dans la main.

L’exercice s’appelle : Le mot écho. Je vais donc prendre mon crayon, aller dans le cercle et dire « mon crayon » avec un geste. Par exemple, je dis « mon crayon » avec un grand soleil que font mes bras. Donc, cela va faire : « mon crayon » (Marjorie fait un soleil avec ses bras). Voilà, le geste du grand soleil avec les bras avec ce mot. Le groupe qui a observé et écouté, va répéter « mon crayon » avec mon geste au centre du cercle. Donc, au niveau sonore ,ça ferait : « mon crayon » avec le grand geste, et le groupe qui reprend tous ensemble « mon crayon » avec un grand geste, le grand soleil, voilà. Ensuite le deuxième passe. Le deuxième a ses lunettes, donc il va faire « mes lunettes » en agitant les bras, le groupe reprend « mes lunettes » en agitant les bras, etc., le troisième, le quatrième, le cinquième, tout le monde passe.

 

C’est un petit exercice de lancement, mais c’est un petit exercice qui combine :

  • ce fameux corps, qu’on va rendre expressif avec ce fameux geste qu’on vient proposer dans le centre du cercle,
  • qui combine le collectif, puisqu’il y a une personne mais ensuite c’est l’écho, donc le groupe qui reprend ça – il n’y a personne qui est évalué puisque chacun passe, et chacun reprend ce qui a été dit ;
  • et ensuite la question de l’engagementdemande aux participants de porter leur mot le plus énergiquement possible. A l’enseignant, du coup, quand il montre le premier mot, le premier geste, de montrer quelque chose d’assez fort et impliquant pour pouvoir donner l’énergie suffisante à son groupe.

 

MV : Est-ce que tu as d’autres conseils à donner, un autre exemple ?

 

MN : Alors une autre petite chose qui marche généralement bien et qui est très théâtrale, c’est tous les jeux avec les émotions. Donc, comme j’expliquais, on va d’abord partir du corps avec le collectif, s’engager, donc il y a différents jeux qu’on peut trouver dans des exercices dans des livres d’exercices de théâtre ou bien sur des sitographies d’exercices de théâtre, je pourrai t’en donner une ou deux qui sont très très bonnes (cf. liens ci-dessus), bref, une fois qu’on a échauffé le corps au niveau des émotions, une fois que le corps est prêt – il est prêt, il a envie de jouer et on est dedans grâce à la dynamique collective, l’expression – on prend une petite phrase de notre Découvertede Klett (ouvrage utilisé en Allemagne pour les cours de français) et donc page 37 on a :

  • Monsieur Rigaud : Que fait Julien ? Il travaille ?
  • Madame Rigaud : Non, il ne travaille pas.
  • Monsieur Rigaud : Il joue avec Arthur ?
  • Madame Rigaud : Non, il ne joue pas avec Arthur.

Imaginons qu’on va lire maintenant : alors vous, vous faites le groupe de monsieur Rigaud et vous êtes en colère. Et vous, vous faites le groupe de madame Rigaud, et vous êtes aussi en colère. Alors ça va nous faire : (lecture du dialogue par Marjorie avec le ton). On commence à avoir un peu d’intérêt à la scène. On imagine du contexte.

Maintenant faisons-le, ils sont très fatigués, ils rentrent de vacances, c’est le bazar dans la maison, il faut tout organiser, demain c’est la rentrée, c’est la catastrophe, donc : (nouvelle lecture du dialogue avec le ton). Pareil, on imagine encore un autre monde.

Et le dernier, qui est toujours intéressant à jouer, c’est amoureux, qu’est-ce que ça va dégager comme contexte… Donc là on aurait : (nouvelle lecture avec le ton). Et pareil, on va imaginer du coup tout un contexte qui fait que le dialogue va devenir intéressant : il va y avoir du plaisir à jouer ça, on va se mettre à imaginer du sous-texte, des scènes autres etc. Et du coup, les participants seront engagés dans ce qu’ils disent davantage que si on leur demandait de jouer d’une façon classique et neutre, avec juste un objectif linguistique. L’objectif d’expression complète l’objectif linguistique à ce moment-là.

 

MV : Oui, c’est intéressant. Cela permet aux apprenants de sortir de leur propre personne pour jouer un personnage et à surmonter de cette manière leurs peurs en fait…

 

MN : Tout à fait, alors là, il y a pas mal de chercheurs qui s’intéressent au fait de se décentrer. C’est plutôt au niveau de l’interculturel, rentrer dans la culture de l’autre, l’empathie etc. Et on a un parallèle qui est assez clair entre le fait, au théâtre, de rentrer dans la peau d’un autre personnage, de devenir autre, et le fait, quand on parle une langue étrangère, de s’approprier une autre langue, une autre culture, et du coup, un autre soi parlant une langue que l’on ne maitrise pas. Et ce que ce que cela implique chez nous est un petit peu comme le comédien qui interprète un personnage, on est un peu, je crois, quand on parle une langue étrangère, un comédien qui s’ouvre des portes et qui s’approprie le monde par un autre personnage, un autre soi-même dirons-nous.

 

MV : Oui, on dit souvent que cela ajoute un peu une nouvelle personnalité, apprendre une langue étrangère ajoute une autre facette à la personnalité qu’on a.

 

MN : Exactement, l’ajouter ou l’ouvrir. Je pense que, plus on apprend la langue intensément et dans sa culture, dans la façon de la dire, de la vivre, de l’exprimer, et au plus on va s’ouvrir des portes et se découvrir soi-même capable de plein de choses, et prendre confiance sur un tas de choses qui pouvaient faire peur chez l’autre ou dans le monde.

 

MV : D’accord, merci beaucoup !

 

MN : Avec plaisir !

 

MV : Tout cela est très intéressant donc j’espère que nous aurons convaincu nos auditeurs d’utiliser le théâtre dès demain dans leur classe. Merci beaucoup !

 

MN : Avec plaisir ! Au revoir !

 

 

 

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One Thought to “Interview de Marjorie Nadal – cofondatrice de Thealingua”

  1. Encore mieux avec les photos et la transcription. Jérôme du Français illustré

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