Les laboratoires de langues, survivants d’une ère dépassée ?

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Votre institution dispose-t-elle d’un laboratoire de langues ? C’est moins vrai dans les écoles primaires, collèges, lycées ou les écoles de langues privées, mais les universités en ont souvent un, voire même plusieurs, à disposition. Si ce n’est pas le cas de la vôtre, ne soyez pas triste ! Peut-être avez-vous déjà fait cours dans une telle salle : les tables sont fixées au sol et les étudiants sont face à un écran d’ordinateur… Bref, vous aurez compris ou je veux en venir, il y a mieux pour favoriser l’interactivité !

 

Mais d’où viennent ces fameux laboratoires de langues ?

 

Les laboratoires de langue sont apparus aux États-Unis dans les années 1940 (https://www.epi.asso.fr/revue/91/b91p139.htm). Ils remontent à une époque où le béhaviorisme était à la mode. Il s’agissait alors d’obtenir une réponse spécifique à un stimuli précis, tout comme pour le chien de Pavlov : une question appelait une réponse unique. Il s’agissait de mobiliser ce que nous appelons aujourd’hui la mémoire procédurale (vous pouvez aller voir mon article sur le sujet : https://culture-fle.de/noubliez-pas-la-memoire-procedurale/). Celle-ci ne nécessite pas de réflexion de la part de l’apprenant, qui devient capable de réagir de manière automatique. Elle joue bien un rôle important dans l’apprentissage des langues : sans une part d’automatisme, il est difficile de répondre dans une langue étrangère. C’est pourquoi les exercices structuraux, inspirés du béhaviorisme, jouent encore aujourd’hui un rôle important. Cependant, si elle est la seule à être mobilisée, on se retrouve quand même face à un problème : les stimuli proposés par ces exercices sont formatés, il n’y pas beaucoup de marge de manœuvre possible de la part de l’apprenant et on ne peut donc pas vraiment parler de « communication ».

 

Si vos études en université remontent à une quinzaine d’années (les universités françaises ne se modernisent pas très rapidement…), peut-être vous en rappelez-vous : les premiers laboratoires de langue mettaient à disposition de chaque élève un magnétophone, des écouteurs et un microphone. Le professeur pouvait choisir d’écouter les étudiants pour leur donner des conseils de prononciation. De nos jours, ils fonctionnent un peu sur le même principe, mais avec des ordinateurs. Dans les plus modernes, les apprenants sont regroupés par îlots (la forme traditionnelle était le U face au professeur), et les écrans sont intégrés dans les tables, on les observe à travers une vitre.

 

Utilisation en classe : l’objectif reste obscur

 

Pourtant, qu’ils fonctionnent avec des magnétophones ou des ordinateurs, les problèmes liés à l’utilisation des laboratoires de langues en institution restent identiques. L’objectif de ces techniques était une individualisation de l’enseignement, chaque élève pouvant progresser à son rythme, de manière autonome (et donc sans professeur).

 

Malheureusement, pendant la classe, elles sont souvent utilisées de manière différente par les professeurs, qui proposent le même exercice à tous leurs apprenants. L’intérêt du laboratoire de langues est alors très limité. En réalité, ils seraient beaucoup plus utiles s’ils étaient utilisés en dehors de la classe, de manière individuelle, mais c’est rarement possible : les salles fermées à clés parce qu’elles abritent un matériel couteux ne sont accessibles aux étudiants que pendant le cours. D’ailleurs, de nos jours, il est possible de trouver toutes les ressources proposées dans ces laboratoires de langues sur Internet, plus besoin de se déplacer à l’école pour cela.

 

Une technologie dépassée par les nouveaux outils

 

Les laboratoires modernes proposent bien des activités qui peuvent être intéressantes : il est possible de téléphoner à ses camarades, de s’enregistrer, d’écouter un document sonore en faisant des pauses là où on le souhaite… Mais de nos jours, grâce aux portables, on pourrait tout aussi bien s’appeler pour de vrai, s’enregistrer ou écouter un document sonore déposé sur un espace virtuel partagé (Moodle, Padlet) via ses écouteurs personnels. Bref, que propose le laboratoire de langues qui ne soit de toute façon accessible partout grâce à nos technologies plus modernes ?

 

Une configuration de classe mal adaptée à la flexibilité du projet

 

De plus, il faut bien avouer que la disposition des salles, avec des tables « clouées » au sol, des apprenants qui font face à un ordinateur, ne favorise ni la communication, ni le travail corporel. Il n’est pas non plus possible de moduler les groupes en fonction de projets, la notion phare de la perspective actionnelle. Pour ce faire, des tables équipées de roulettes qu’on peut déplacer à sa guise sont bien plus adaptées, elles permettent de configurer la salle en fonction des besoins pour le projet du moment : organiser un débat, travailler en petits groupes, faire une table ronde, présenter des résultats… voire des activités plus « physiques » comme le théâtre ou les jeux exigeants qu’on se déplace dans la salle de classe (pour des exemples, allez voir puissance 4 : https://culture-fle.de/puissance-4-en-classe-de-langue/  ou le marché : https://culture-fle.de/jeu-du-marche-pour-apprendre-ou-reviser-les-chiffres/)

 

Mobiliser le corps : difficile dans un environnement fixe

 

Et si on utilise ces laboratoires de langues pour faire des exercices de prononciation, là aussi, il faut avouer que la configuration n’est pas optimale. Pensez aux chorales ou aux chanteurs : qui chante assis, plié en deux, penchés sur un bureau ? La prononciation mobilise tout le corps, la faire debout ou dans le cadre d’un atelier théâtral sera sans doute beaucoup plus efficace, comme dans les exercices que proposent Michel Billières (méthode verbo-tonale) ou Geneviève Briet. Bref, même pour cet usage « traditionnellement » réalisé en laboratoire de langues, il y a des méthodes plus efficaces à mettre en place dans sa classe. C’est dans un deuxième temps que peut intervenir un travail en autonomie en laboratoire de langues, qui peut de nos jours tout à fait être effectué sur un ordinateur personnel (voir l’interview de Michel Billières à ce sujet : https://culture-fle.de/interview-de-michel-billieres-methode-verbo-tonale/)

 

Le mot de la fin

 

Bref, si l’on met de côté les questions de prestige, les laboratoires de langues sont sans doute les survivants d’une époque révolue. Leur utilité actuelle est tout de même très limitée, et on peut s’étonner de ce que certaines universités en installent encore. Ne vaudrait-il pas mieux embaucher des professeurs qualifiés ?

 

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